"ALIVE" – novembre 2019

par Blandine Boucheix pour la Galerie Jean Louis Ramand

 

Nourrie de références visuelles qu’elle assemble de manière digitale, Marie Boralevi imprime ensuite au laser ses créatures nouvellement mises au monde, avant de les transférer par frottement délicat sur papier Japon. Elles y laissent une emprunte légère, support fantomatique du travail qu’effectue l’artiste au graphite. Sa maîtrise du crayon permet à l’œuvre de trouver sa forme définitive, celle de jeunes adolescents dont l’âge semble un manifeste de l’existence humaine : ils se trouvent à la croisée des chemins entre une enfance insouciante et tous les possibles d’un âge adulte à venir. 

L’adolescence porte alors en elle un besoin de choix entre les espoirs qui s’ouvrent aux pas de l’être en devenir. Or, quelle voie emprunter dans une vie qui ne réserve « No fun » comme le déplore Iggy Pop... « No fun to hang around, feelin’ that same old way »… ? Une vie dont le futur se noie dans les tumultes d’une vision particulièrement négative, et pourtant largement partagée, d’un monde en décadence, d’un avenir bouché ou d’un présent dans lequel la jeunesse énergique se voit condamnée à l’asphyxie de l’ennui… 

Dans cette interrogation en résonance à la culture punk, l’artiste poursuit son exploration de cet âge transitoire en se rapprochant de ses sujets auxquels elle offre le format classique du portrait. Mais nulle connivence ne se crée entre le modèle, dont le réalisme ne porte que le nom puisqu’il est construction métaphorique, et son spectateur. Au contraire, le premier met le second au défi par son regard douloureux, souvent accentué de maquillages sombres, telle l’étoile de « Don’t tell your poppa », rappelant qu’il y a quelque part « a starman in the sky »… 

Par cette polysémie à peine dissimulée, l’artiste questionne le statut de l’œuvre : quelle valeur donnons-nous à ces êtres de papier qui portent à l’interaction réflexive ou émotionnelle ? Ils mettent en branle nos sens, nos émotions, notre capacité d’abstraction qui mène vers la pensée interrogative face à ces figures, synthèses des références culturelles peuplant nos quotidiens occidentaux. 

Ainsi, l’on se prend d’empathie ou de dégoût pour ces êtres en construction qui portent sur leur corps une synthèse de nature primitive dans laquelle hommes, animaux et végétaux étaient encore peu différenciés. Une fusion marquée dans les société amérindiennes par le port d’une coiffe de plumes en signe d’élévation spirituelle, métaphorisée ensuite par la crête, celle du « Kid of tomorrow » dans laquelle chevelure et plumes se mêlent. À moins qu’elles ne suggèrent l’appropriation future de l’ensemble du vivant par l’homme…

Dans ce contexte au futur compromis, l’adolescent cherche à se construire par opposition à tout ce qui existait auparavant. Comme l’a souligné Sartre, « il n’est pas de sentiment plus communément partagé que de se vouloir différent des autres ». Ainsi, l’adolescent s’approprie les codes antérieurs qu’il exacerbe et détourne à son goût, il se forge lui-même en tant qu’individu unique, se pare d’épingles à nourrice et engrave son corps de moult références, dans un geste d’automutilation vue par la religion comme violence faite à lui-même… 

Cette esthétique d’urgence et de fureur de vivre met en avant un besoin de contestation de l’autorité établie, sociale, religieuse, ethnique. Une révolte contre le système à qui l’on réserve le présage de « No future ». L’on se forge pourtant sur les bases qu’il nous offre, reprenant ses symboles pour mieux les détourner : la croix sacrificielle annonçant la rédemption se répète, à son paroxysme dans « The little lamb without a spot ». L’ « agneau sans défaut et sans tâche » de l’Évangile de Saint Pierre, métaphore du Christ dont le sang rachète les hommes « de la manière de vivre dépourvue de sens que [leur] avaient transmise [leurs] ancêtres »… 

Basquiat et Al Diaz l’ont noté, « Life is confusing at this point ». Face à ce constat, la contestation : la société nous fait perdre nos repères les plus élémentaires et vitaux, elle mène à la dérive ceux qui pourtant se rattachent à l’idée que « God kwows I’m good », même si parfois, « God may look the other way today » comme l’a chanté David Bowie… 

Dès lors, l’individu s’il veut exister, se doit de se créer lui-même ; il se démarque, se forge une carapace protectrice dont Marie Boralevi rend compte en donnant vie à ses jeunes adolescents. Un acte de contestation qui pourtant revendique une fragilité inscrite dans la nudité primitive, à un âge transitoire de « refus affirmant que tout est possible », comme l’écrivait Greil Marcus dans sa définition du mouvement punk. Un acte d’affirmation de soi, de sa présence au monde, un cri de l’être affirmant qu’il est vivant, claiming he is « alive » ! 

"No future" – BOUM BANG !  – novembre 2019

par Elora Weill-Engerer - critique d'art, commissaire d'exposition et directrice d'Art’nBox partenaire de DDESSIN

Née en 1986, Marie Boralevi est une artiste française diplômée des écoles Duperré et Estienne. Dessinatrice et graveuse, elle a assurément un trait aussi rock’n’roll que délicat, défini par une gamme strictement en noir et blanc. Son travail a déjà été exposé dans plusieurs foires (DDESSIN à Paris, Lyon Art Paper, Art on Paper de Bruxelles…) et institutions (Fondation Taylor de Paris, Musée Jean Cocteau de Menton, Musée des Beaux-Arts de Liège…). Artiste d’une certaine trempe, peut-être un peu lycanthrope, Marie Boralevi peuple ses dessins d’êtres imaginaires, issus de sa comédie mi-humaine, mi-animale. Plusieurs travaux déploient une mascarade de bêtes mystérieuses et burlesques, adeptes du jeu et des mythes. Dans ses dernières séries, elle tend davantage vers le portrait réaliste de la figure humaine, sans pour autant se défaire du déguisement et du songe, palpable chez ces nubiles ébouriffés. Intitulé significativement Persona non grata, cet ensemble de dessins invite à faire la connaissance de quelques crapules androgynes créées de toutes pièces.

Rendre la chair sans l’aide de la couleur : voilà le défi relevé haut-la-main par le dessin de Marie Boralevi. Le travail à partir de photographies de peaux et de visages permet une précision plutôt réaliste de la représentation. Ces personnages ont l’aspect androgyne et froid des mannequins de mode : cela se sent à leur regard fixe, un peu vide, et à leur attitude flegmatique. Le corps centré dans la composition, de trois-quarts et le cadrage souvent en buste, tête ou mi-figure, accentuent l’aspect photogénique du trait. Aux  sujets d’affirmer leur personnalité dans un espace vide et immaculé ! Si tout est en noir et blanc, l’atmosphère est, au contraire, pleine de saveurs dans le jeu des matières : plumes, tatouages, piercings, paille, chainettes et oreilles de lapin habillent ces jeunes un peu canailles. Leurs taches de rousseur sont accentuées, comme pour souligner le bouillonnement de l’adolescent en pleine mutation, la peau enflammée par le soleil et les confiseries. À moins que ce soit pour montrer leur appartenance à une même tribu ? Comme une marque de clan, ces salissures participent d’une idée générale de recouvrement, sortes de résidus génétiques d’un pelage animal.

Marie Boralevi n’hésite pas à citer le Frankenstein de Mary Shelley pour expliquer les origines de cette série. Ce livre qui l’avait déjà marqué quand elle était jeune donne en partie le mode d’emploi : créer quelque chose qui ait l’air vrai tout en étant faux. Chaque personnage vient de multiples bouts de corps, féminins ou masculins : un lobe d’oreille, une lèvre supérieure, une aile du nez vont former une créature parfaitement imparfaite dont la présence est dès lors décuplée. Après l’assemblage vient l’impression au laser, puis le transfert à l’acétone du photomontage sur du papier japon. Ce transfert chimique, issu de la formation de graveuse de l’artiste, fait transpirer l’image comme la peau luisante de ces jeunes gens. La mine graphite sculpte ensuite le tout pour donner les valeurs de lumières et tracer les poils, un à un.

De ses fréquents voyages aux Etats-Unis, Marie Boralevi a rapporté sa découverte du lowbrow art, qui l’a incitée à s’intéresser au mauvais goût dont sont empreints ses insolents blanc-becs. Entre le freak show et le côté red neck se sent chez eux toute la culture espiègle des comics américains.  Le No Future est leur étendard, qu’ils portent en bons soldats punk, fans du fameux tube des Sex Pistols. On les imagine parfaitement ouvrir au pied-de-biche une usine désaffectée afin d’y manigancer leur prochain coup contre les camarades du gang adverse. Aucune violence, pourtant. Les tatouages de ces chenapans sont trop tapageurs, leur air trop pataud sous leur grande cagoule pour que l’on soit réellement intimidés. “Doctor called me”, “Life is confusing”, “Like father like son”, “Life is great without it you’d be dead”. Les phrases dont ils sont marqués ont de quoi faire sourire. De même, leur coupe de bad boys détonne avec leur torse juvénile et leurs dents du bonheur.

C’est que ces pubères de grand chemin ont de l’allure ! Les tendres voyous ont le regard fixe sous leur sourcil broussailleux, ce regard d’animal de la forêt qui ouvre la gueule à la moindre intrusion suspecte. Ils adoptent une posture hiératique et silencieuse qui offre le galbe du cou à la moindre prédation. Leurs fourrures ne sont pas peaux de chagrin mais costumes de bal pour un sabbat de gentils hipsters. Alors ? Faux minets ou demi-brutes ? Fans de Disney ou de Grease ? Les enfants perdus de Marie Boralevi nous dévoilent leur meute humaine et animale, tendre et sauvage.

 

SMARTY Magazine –  septembre 2019 

"Un dessin…Un trait! “Comprendre”" 

Interview by Marlène Pegliasco  –  Freelance web editor and Artistic consultant

Elle a trouvé sa voie avec la gravure et la complète aujourd’hui avec le dessin. Deux médiums qui révèlent un univers singulier, rêveur, d’où sortent des personnages et des animaux imaginaires. Au fil de ses œuvres, Marie Boralevi créé un bestiaire énigmatique et des personnages à l’esthétique indigène autant que des sujets enfantins dans une joyeuse mise en scène ironique. Ses dessins s’intègrent parfaitement dans l’exposition « La Belle et la Bête. Regards Fantastiques » présentée jusqu’au 20 octobre 2019 au Musée Jean Cocteau à Menton. L’artiste de 33 ans est représentée par la galerie aixoise Jean-Louis Ramand.

Marlène Pegliasco : Marie Boralevi, pourriez-vous présenter votre parcours?

Marie Boralevi : J’ai grandi à Montmartre, entre la place du Tertre et la Halle Saint-Pierre. Mes premiers souvenirs de dessins me ramènent à ce musée et à ces rues. Je me revois, enfant, en train d’imiter dans ma chambre les caricaturistes que je croisais sur la butte en rentrant de l’école. Le dessin faisait partie de mon quotidien. Ça a toujours été naturel de dessiner. J’ai toujours aimé ça. Je ne sais pas pourquoi, car, contrairement à mes frères qui ne dessinent pas du tout, j’avais besoin de l’art tous les jours. A l’époque, mon père passait sa Maîtrise d’Histoire de l’art à l’Institut Michelet et je me rappelle que les livres d’art envahissaient les murs de l’appartement. Je les feuilletais, me plongeais dedans. Je copiais les gravures, les peintures, les dessins. Dürer, Ingres, Michel-Ange, ils y passaient tous. C’était très maladroit, bien sûr, mais j’avais besoin de comprendre et d’intérioriser les images qui me fascinaient et qui m’effrayaient aussi.
A l’âge de 12 ans, il y a eu un tournant je pense. Après avoir vu « La chambre à coucher » de Vincent Van Gogh au Musée d’Orsay, au lieu de copier le tableau (ce que je faisais jusque là) j’ai essayé de restituer ce qui m’avait profondément touché dans cette peinture, et j’ai fini par m’éloigner du modèle pour peindre ma propre chambre. C’était le début d’une production plus personnelle qui ne s’est jamais arrêtée depuis. Adolescente j’ai continué cette pratique très solitaire de la peinture et du dessin en parallèle d’un cursus en histoire de l’art à la Sorbonne et de cours de copie d’après les maîtres aux Beaux-Arts de Paris. Je suivais les traces de mon père, mais je sentais que ça ne me correspondait pas complètement, je stagnais et techniquement j’ai eu envie d’aller plus loin. J’ai intégré une prépa en arts appliqués pour tenter le concours d’entrée à l’École supérieure des arts et industries graphiques Estienne et y apprendre la gravure. Ces deux années à Estienne ont été très importantes dans l’évolution de ma pratique qui jusque là était très intuitive.
J’étais au contact d’une technique exigeante qui a posé les bases de ma manière de travailler aujourd’hui. Mon diplôme en poche, (avec les félicitations du jury) j’ai poursuivi mon parcours en école de Mode, à l’École supérieure des arts appliqués Duperré mais la pratique d’atelier et la gravure me manquaient. J’en avais besoin. C’était vital. J’ai donc commencé à louer un atelier en parallèle de ce cursus pour continuer à graver le soir et les week-ends. Puis un jour le magazine ELLE a lancé un concours pour les États généraux de la femme et le sujet était « Quelle est la représentation de la femme d’aujourd’hui ? ». C’était en 2010, j’étais encore à Duperré. J’ai été retenue pour exposer à Sciences Po. Et la gravure que j’ai présentée au concours a plu aussitôt à une collectionneuse, Evelyne Deret qui me suit toujours aujourd’hui. Elle a eu un rôle de mécène et m’a ouvert tout un réseau de gens qui m’ont permis d’exposer mon travail, notamment la directrice du salon DDessin, Eve de Meideros grâce à qui j’ai rencontré, lors du salon DDessin 2016, mon galeriste Jean-Louis Ramand, avec qui je travaille toujours aujourd’hui.

M.P. : Quelle place tient le dessin dans votre création?

M.B. : En 2013, j’ai remporté le prix Pierre Cardin de l’Académie des Beaux-Arts section gravure grâce à ma série « Animal Kingdom » qui avait retenu l’attention d’Erik Desmazières. Mais un an plus tard, l’atelier qui me permettait de faire de la gravure a fermé et le temps d’en chercher un autre, il a fallu que je retrouve des moyens plus simples d’expression. La nécessité du dessin s’est rapidement imposée et j’ai vu dans ce changement, l’occasion d’explorer les grands formats (ce que la gravure sur cuivre ne me permettait pas de faire). J’ai ressenti une grande liberté dans la simplicité d’exécution qui est tout à fait stimulante. Simplement quelque chose avait changé. Je voulais retrouver par le dessin cette expérience que j’avais eue d’une figuration moins directe, où le fruit du travail n’est plus instantané. Où tout s’étire dans le temps, ajourné jusqu’à l’impression. J’ai eu envie de dessiner comme je gravais. Que le médium du dessin ne soit plus réduit à sa dimension préparatoire mais qu’il culmine au sommet de mon processus créatif, en bout de course. A force de manipulation techniques et d’expérimentations chimiques, je suis arrivé à un procédé hybride qui me permet de rendre par le dessin les sensations que j’ai besoin d’exprimer tout en jouant avec cette notion d’empreinte qui m’est chère.
Je procède par étape, par stratification. Après un processus de recherches et de sélection d’image à partir desquelles il y a un prélèvement, un travail de recadrage ou de déplacement, s’enclenche la deuxième phase de mon travail : la production d’un collage numérique à partir de ces fragments photographiques, de ces représentations de corps ou de peaux. C’est la phase de montage, le moment où je dessine sur l’ordinateur et où je soumets les formes à l’esprit du dessin. Un moment qui me permet de dégager des hypothèses de travail et qui inscrit ma démarche dans cette durée que je trouve nécessaire pour éliminer les mauvaises pistes et être juste par rapport à l’image et ce que je veux lui faire dire. De ce modèle numérique, je produis un seul et unique tirage, un agrandissement, que je transfère à la main, grâce à un procédé chimique sur du papier Japon. À ce moment de l’impression, je réengage le geste corporel dans ma pratique ce qui me permet de retravailler ou de préciser encore certaines formes, de confirmer des choix, d’accepter ou de provoquer des accidents et de m’écarter du collage initial pour commencer un travail sur la trace. Des tâches se forment et je suis presque dans l’abstraction ou dans la déconstruction. En tout cas, la forme très nette que j’avais assemblée sur l’ordinateur est complètement altérée par le transfert. Elle est comme diluée dans le papier grâce aux solvants que j’utilise. Le marquage obtenu, presque éthéré, enclenche l’ultime phase de création, celle du dessin « pur » qui me permet d’inciser la feuille de papier de mon trait au graphite et de lui octroyer une empreinte encore plus profonde. C’est le moment le plus intense où je peux habiter le dessin et aller vers une plus grande précision des formes, en travaillant de manière linéaire, ou par des aplats à la poudre graphite. Tout se précise et apparaît vraiment. Pour moi le dessin est l’aboutissement, il reste à la fois intuitif au moment de son exécution mais grâce à ces étapes successives, il porte en lui une sorte de charge émotionnelle. Il devient la condensation d’un temps très long de fabrication et vient résoudre deux états de ma création, en apparence contradictoires, que sont le virtuel et le réel. Deux états qui traduisent en fait une seule ambition celle de rentrer dans la matière de l’image. Que ce soit lorsque j’en forme ou que j’en déforme les pixels en zoomant sur un écran, ou lorsque j’essaye d’en restituer la chair au graphite sur le grain d’un papier dont le format imposant me permet d’entrer dans chaque détail.

M.P. : Vos dessins sont assez “photographiques” et vos personnages semblent émerger d’un univers parallèle onirique.

M.B. : Le croisement de l’empreinte photographique avec l’utilisation du crayon ajoute à la dimension ambigüe de mes images. La perfection dans l’exactitude que me permet le dessin au graphite et la manipulation de photographies transférées qui offrent cet aspect presque « photogénique » à mon trait, donnent à mes personnages l’apparence du vivant. C’est comme s’ils venaient d’être pris en photo, alors qu’ils ne sont pas réels. Il y a donc une étrange impression de vie générée par le medium lui-même, que j’explore dans le but de servir ce trouble.
Depuis 2018, je travaille la représentation à travers le portrait dans une série de dessins qui s’intitule « Persona non grata ». L’impulsion pour cette série était vraiment cette envie de produire un dessin dont le réalisme ferait naître un doute sur la vraie nature de ce que je donne à voir. De faire quelque chose qui n’aurait de la réalité que l’apparence. Réaliste mais surréelle. Comme un rêve ou plutôt comme un songe. Comme ces images qui nous traversent l’esprit et qui sont à la fois véridiques et parfaitement trompeuses.
Pour générer mes visages qui sont donc des visages artificiels, je découpe, colle et superpose les traits d’un nombre considérable de vrais visages de mannequins glanés sur internet ou dans les magazines de mode. À la manière de Frankenstein, je suis dans l’atelier comme en laboratoire. La figure est réduite à l’état de surface, et les couches de peaux viennent se fondre les unes dans les autres. À force de manipuler cette beauté occidentale et stéréotypée, les visages se dessinent en fonction de normes. Ils se ressemblent tous, ce qui produit une impression de « déjà vu » d’un dessin à l’autre, et qui vient rendre encore plus visible le processus qui a lieu dans chaque image et les effets d’irréalité qui s’en dégagent. Les figures, dont on ne connait au final ni la part de vrai, ni la part de faux sont coincées entre deux états contraires. Visages artificiels et visages naturels entrent en collision et produisent un jeu d’ambivalences entre le réel et l’illusion. C’est cette ambivalence que j’aime travailler et qui constitue pour moi une interrogation sur la notion même de représentation, dans laquelle s’entremêlent sans cesse le vrai et le faux.

Portrait d’une dessinatrice

Si vous étiez un dessin? Je serais l’un des miens.

Votre technique préférée? Le transfert. Le fait de faire passer d’un lieu dans un autre.

Quel est le support le plus insolite pour créer? La peau.

« Dessiner, c’est comme » : Comprendre.

POINT CONTEMPORAIN –  septembre 2019 
" (re) mise-en-scène" - Galerie Jean Louis Ramand
par Blandine Boucheix - Coordinatrice projets et expositions Galerie Jean Louis Ramand

La mise en scène est questionnement, interprétation, quête d’illusion, travail du vrai pour inventer l’imaginaire. Définie par André Antoine comme « art de dresser sur les planches l’action et les personnages imaginés par l’auteur dramatique », elle traverse également les arts visuels dont elle dicte les compositions. Au gré de cette exposition collective, les travaux de quatre artistes questionnent ainsi l’image construite tant dans les champs du dessin que de la photographie contemporaine.

Chaque production implique l’existence d’un projet à travailler selon une « cosa mentale », d’après les conceptions défendues par Léonard de Vinci. Cette idée en germe croît en esprit avant de s’incarner dans l’œuvre d’art elle-même. Le visuel ainsi enfanté est traduction d’un conceptuel subjectif conçu au miroir de l’expérience personnelle, parfaitement incarné dans les œuvre de Marie Havel. La maîtrise technique s’emploie alors à contrecarrer un réalisme ouvert à de nouveaux regards, tels que l’exposent les adolescents de Marie Boralevi. Ils invitent le spectateur à (re)mettre en question ses perceptions propres, alors que l’œuvre transcrit une reconstruction particulière du réel.

Comme toute traduction, l’art s’éparpille en approximations, en conjectures et suppositions, suite intellectuelle de nos perceptions sensibles. Les artistes s’en emparent et jouent, comme Fabien Granet, avec les notions de visible et d’invisible, de construction et de destruction, de réel ou d’imaginaire. Ces lectures multiples ouvrent vers un réalisme qui n’en porterait que le nom, par exemple détourné en incarnations fantastiques chez Silène Audibert. L’artiste s’empare du monde par fractions puis contorsionne ces éléments choisis : il joue avec le réel, tout comme l’acteur sur scène. Il (re)met en scène nos perceptions pour questionner notre présence au monde, ouvrant une nouvelle fenêtre sur le monde des possibles.

ALURING* The Art Scene  –  août 2019
"La Belle et la bête..."
par Clément Sauvoy  –  Ecrivain, curateur, journaliste et cofondateur de By-collectors
"Elle se laisse bercer par le plaisir de l’incise dans un monde où la couleur est absente. Pas de scénario établi mais plutôt une légende à pénétrer. Dans son bestiaire énigmatique, empruntant à l’esthétique des premiers explorateurs, elle s’abandonne au flux serein des images en provenance des hauts fonds de son imaginaire. La litanie qui émane de cette genèse, sans complaisance, porte en elle l’énergie de la prédation fondamentale. En effet, la mystérieuse altérité qui anime le travail de Marie Boralevi nous parle d’une intériorité toujours hors d’atteinte. Ses saynètes de vies bancales où les animaux rôdent et haranguent les peuples sont comme des perceptions d’un monde inversé. Le visiteur, plongé dans ces invasions de solitude et ces meutes des corps amassant la lumière - n’échappera pas à l’imprévu et à la connivences nés de ces signes votifs qui se déploient ici au coeur de cette exposition au sein de laquelle on s’oublie à la rémanence des rêves. On aime ces constellations de l’artiste qui s’épanouissent sous le ciel de la conscience et dans les eaux de l’éveil. Au sein de ce sillage parfois vacillant faisant éclore des sensations méconnues, une féminité de guipure croise une bestialité fauve sur papier japon opalin : “Ma main tente de convertir la substance et de rendre la chair présente pour l’oeil qui regarde”… Bouleversant, dites-vous ?"
Andrew Burmeister  –  Assistant Commissioner of the New York City Department of Cultural Affairs

Fashion and fine art photographer based in New York City

"I love that she is making them up. Like Dr Frankenstein!
It's like if Dr Frankenstein was casting a community theater production of Peter Pan !"

Galerie Jean Louis Ramand  – Catalogue ISBN 978-2-38043-000-4 – juillet 2019
Marie Boralevi 2013-2019

par Blandine Boucheix - Coordinatrice projets et expositions Galerie Jean Louis Ramand

"Les jeunes adolescents de Marie Boralevi troublent. Happé par leurs regards frontaux, le spectateur s’interroge : qui sont ces êtres en transition, personnages tragi-comiques d’un chaos maîtrisé, dualité des contraires ou unité originelle... ?
Nés d’une vaste bibliothèque iconique, dont les détails organiques et ornementaux patiemment collectés s’assemblent en un modèle numérique, ils s’incarnent dans un collage incisif, ensuite imprimé
au laser. Manuellement, l’artiste transfère leur empreinte par frottement délicat sur un papier japon où ils déposent leur trace, mémoire floue ravivée au graphite.
Les corps qui émergent alors sur le papier sont bricolages de souvenirs ou de rêves, de symboles et d’inspirations. Ils nous entraînent hors du temps, dans un âge révolu où homme et animal pouvaient
se confondre. En cette nature primitive, les espèces ne se sont pas déchirées : silhouettes animales et végétales se prolongent, l’homme n’a pas encore choisi sa supériorité. Le réel disparaît derrière la
légende de ces êtres multiples dont l’apparence même forme le récit de nos univers intimes. Aucune absurdité derrière ces figures primitives : la bizarrerie naît du regard d’explorateurs surpris par
les indigènes qu’ils découvrent... Et de notre rapport si particulier à l’image : aux créatures de traits et de papier, nous reconnaissons vie et émotions. Leur invraisemblance d’êtres imaginaire peut dès lors nous troubler dans la différence qu’ils nous proposent. Les prolongements organiques de leurs corps humains dérangent, alors que l’homme s’affirme dans sa différence face aux autres éléments naturels. Ils questionnent notre manière de nous percevoir : sont-ils êtres de chair, ou projection de nos aspirations, de nos craintes ? Ces personnages mixtes renvoient alors à notre intériorité, à l’animalité propre à chaque humain, qu’il souhaite cacher derrière son masque social. Nos instincts camouflés transpirent de ces individus, déguisés selon leurs états internes. Ce sont de jeunes adolescents. Il leur revient d’incarner la condition humaine, alors qu’ils se trouvent en pleine constitution identitaire, époque charnière qui évoque l’enfantin neuf mais aussi l’adulte en devenir.
Cet âge ambigu porte en lui tous les possibles de l’humanité, entre pulsion de vie élémentaire et désir de destruction, beauté et laideur, innocence ou perversion à découvrir. Vectrice de tous les contraires, l’adolescence est fracture, désintégration et chaos. Alors en pleine mutation physique, l’être est encore indéterminé : en difficulté pour apprivoiser ce nouveau corps, il cherche à rejoindre une tribu et ses codes qu’il exacerbe. Ce processus de construction transparaît dans la démarche de l’artiste lorsqu’elle synthétise des influences historiques, mythiques ou sociologiques pour en tirer une unité dans l’affluence des contraires.
Cette unité s’incarne en des corps dénudés, pourtant masqués d’un voile pudique de références. Nulle description anthropologique dans ces poses hiératiques : la notion de modèle s’en trouve bousculée par un réalisme qui n’en porte que le nom. L’artiste ne décrit plus, elle aborde le questionnement universel
sur l’identité personnelle.
Or, avant même d’acquérir l’expérience du vécu, la figure de l’adolescent résume les problématiques de la condition humaine. Des silhouettes en transition. Idéal de renaissance. L’équilibre est fragile, le charme peut rompre. Cet état d’entre-deux laisse entendre les possibles d’un futur adulte, mais rappelle ceux de l’enfance nostalgique, part de nous-même sacrifiée à l’autel du raisonnable. Dès lors, qui est persona non grata ? Le renoncement à nos libertés primitives, à l’animal qui sommeille en chacun ? Ou l’adulte en devenir qui rompt la pureté de l’inachevé ?"

Prussian Blue #8 – hiver 2015
Les dessins animistes de Marie Boralevi

par Florent Papin – chargé de mission auprès du président du musée du quai Branly  

"Ecartons sans délai tout malentendu : Marie Boralevi n’est pas anthropologue. Son art de la gravure et du dessin, elle ne l’a pas mis, non plus, au service de quelque expédition scientifique, aux confins de l’Amazonie ou le long d’un littoral inexploré d’Insulinde.

Les créatures saisies frontalement sur les dessins grand format de l’artiste sont issues de son seul imaginaire ; ou plus précisément de son œil agenceur. Glanant sur internet images et détails de différente nature – organiques, ornementaux, ustensilaires… – elle les travaille par ordinateur avant de réaliser l’impression laser de leur combinaison. A l’aide d’acétone, et par une délicate opération de frottement, elle dépose ensuite le motif sur papier, qu’elle complète et peaufine au graphite. Ainsi naissent les êtres anthropomorphes de Marie Boralevi.

Des conditions de leur genèse, il serait tentant de conclure à une pure fantaisie visuelle, une élaboration graphique aussi aléatoire que parfaitement maîtrisée, ne répondant que d’elle-même. Pourtant, le sentiment d’unité, d’identité qui se dégage de ces créatures, dont les attributs humains font corps avec des concrétions végétales et animales, interroge sur leur nature profonde, et plus encore sur leur fonction.

A cet égard, situer la réception des dessins de l’artiste sur un seul plan formel manquerait sans conteste leur qualité première. Pour reprendre une distinction faite par l’anthropologue Philippe Descola dans le catalogue de l’exposition « La Fabrique des images », dont il avait assuré le commissariat en 2010 au musée du quai Branly,  le travail de Marie Boralevi invite moins à mettre en évidence « une typologie des formes » qu’une « morphologie des relations ».

Ces relations sont celles que les humains et les « existants » non-humains entretiennent avec le monde environnant. Dès lors, identifier et figurer ces rapports, « c’est donner à voir l’armature ontologique du réel », selon le même P.Descola. Ainsi donc les dessins de l’artiste, par le travail de figuration qu’ils opèrent, ouvriraient-ils à un régime particulier d’identification au monde. De type animiste.

En effet, à travers les créatures métamorphiques de Marie Boralevi, les caractères humains semblent moins complétés que prolongés, parachevés par la fibre, la barbe animale, les agrégats buissonneux, les formations osseuses. Comment ne pas y distinguer l’affirmation d’une ontologie animiste, système d’appréhension du réel dans lequel « un humain peut s’incorporer dans un animal ou une plante, un animal adopter la forme d’un autre animal, une plante ou un animal ôter son habit pour mettre à nu son intériorité objectivée dans un corps d’humain » ?

A cela tient la puissance trouble des dessins de Marie Boralevi. Et de cela dérive leur pouvoir chamanique, donnant accès à des formes d’intériorité insoupçonnées, d’avant la séparation des espèces. Ce temps disparu d’une physicalité indivise, dont ne subsiste que la communicabilité des âmes, toute figuration animiste part à sa recherche, par la « sur-naturalisation d’un corps à la physicalité trop spécialisée, afin qu’il retrouve la polyvalence que la spéciation lui avait fait perdre ».

Trouble plus grand encore, à y regarder attentivement, que celui causé par des physicalités par trop humaines, parfaites dans leurs lignes, leurs proportions, leurs expressions. Oui, trop humains ces corps que ne diminuent par les flèches qui les transpercent, que n’importunent pas les minuscules génies qui les taquinent. Comme si les attributs humains n’étaient qu’une enveloppe, le masque porté par un Autre – esprit, plante, animal – pour entrer en contact avec l’Homme, suivant « la perspective sous laquelle il pense que [l’homme] s’envisage lui-même ».

Voilà la causalité agissante des dessins de Marie Boralevi, qui leur confèrent une telle puissance d’expression. Ce que nous pensions être des projections anthropomorphiques se révèlent être un stratagème des esprits pour accéder à notre intériorité, là où se lovent « nos bêtes intérieures », titre et sujet de l’une des gravures les plus captivantes de l’artiste."

 

Née en 1986, Marie Boralevi vit et travaille à Paris. Diplômée de l’Ecole Estienne et de l’Ecole Duperré, elle a participé à de nombreuses expositions collectives en France et en Europe. Sa première exposition personnelle s’est tenue à la galerie La Ralentie (Paris), à l’automne 2014. Marie Boralevi est lauréate du prix Pierre Cardin de l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France (section gravure, 2013).

Artension #138 – juillet | août 2016
Marie Boralevi – Rêves de l’ombre

par Ileana Cornea - Critique d’art et journaliste – Enseignante en histoire de l’architecture à la FEMIS et en histoire de l’art en formation continue à l’Université de Nanterre (en 2007)

 

"Après un travail de recherche, photos de famille, magazines, elle organise des collages préparatoires : « Des corps que je découpe, puis que j’imprime manuellement pour obtenir des traces sur du papier Japon. » Travail patient sur la trace, sur la mémoire : elle ravive ensuite ce qui subsiste sur le papier, quand tout le reste s’efface. Son dessin est incisif, elle organise des détourages, déploie un travail minutieux et précis.

Des bêtes, des hommes et des femmes, avec ou sans tête, des masques, des créatures céphalopodes, apparentées à celle qui nous intriguent dans les œuvres  de Pat Andrea, autre grand manitou de la chimère. Des bois de cerfs couronnent la tête d’un guerrier incomparable, des flèches transpercent des corps athlétiques, qui n’ont pas vraiment l’air de souffrir. Des plumes d’une douceur exquise ornent des corps noirs et mystérieux.  Des personnages – dont les corps parfois extravagants gardent la mesure et les proportions d’une beauté de l’ordre du merveilleux – se montrent souvent à deux, dans une relation d’intimité et de connivence d’une grande poésie.

Belles bêtes.

Des scènes macabres aussi, tout comme de tendres amours entre la belle et la bête… Le temps et l’espace de la fable. Marie Boralevi se laisse bercer par le plaisir de l’incise. « Je me sens engloutie, perdue dans mes rêveries. Pénétrer le papier comme le cuivre. J’aime le trait d’une pointe sèche comme celui de la mine très fine, j’aime obtenir la plus délicate incise possible. » La couleur est absente. Les scènes semblent posées, détourées, comme des ombres portées sur les parois d’une caverne. Des visions instantanées, faisant coïncider le passé avec le présent, le sauvage avec le civilisé, l’oeil de l’animal avec l’oeil de l’être humain, réunis dans une tendre complicité… Les situations grotesques aussi, violentes, délirantes, cocasses, composent également les étranges impressions d’Afrique gravées ou lithographiées. Leur violence ne prête pas à conséquences. Quand l’humour rencontre la lumière, l’effroi s’estompe. Dans ces œuvres, rien ne semble véritablement réel car tout est prêt à disparaître.

« Cependant si un court instant accroît ainsi le  bonheur de l’homme, la plus légère faute en un instant aussi l’ébranle et le renverse. Ô homme d’un jour ! Qu’est-ce que l’être ? Qu’est-ce que le néant ? Tu es le rêve d’une ombre, et ta vie n’a de jouissance et de gloire qu’autant que Jupiter répand sur elle un rayon de sa bienfaisante lumière » écrivait Pindare, dans une de ses Odes.

Marie Boralevi exploite les possibilités de l’image imprimée dans leur propre essence, poussant sa technique jusque dans ses retranchements, là où la technique rencontre la poésie, et la poésie rencontre le rêve. « Une image est ce en quoi L’autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation. » (W. Benjamin)."

DDessin {16} – mars 2016

par Oriana Girard - Assistante d'Eve de Medeiros (Fondatrice et directrice artistique de DDessin)

"Marie Boralevi est une artiste aux talents aussi hybrides que ses personnages dont l’ambiguïté brouille la nature de leur identité. Graveuse et dessinatrice, elle maîtrise aussi bien les procédés de la gravure, tels que le vernis mou, l’eau-forte, l’aquatinte et la pointe-sèche, que les techniques mixtes du dessin. Animés par des traits aux tonalités de noirs d’encre et de mines de plomb, les héros masqués de sa mythologie se profilent entre une bestialité fauve et une féminité de guipure. Titanes, Géantes et Amazones portent mille grimages : panaches de plumes, colliers aux perles d’ambre, bijoux en corne ivoirine, ramures de cerfs et poupées de clous… Ces identités de collage reflètent une part de notre humanité mais aussi de notre animalité camouflée, étouffée. Chaque dessin, chaque gravure, constitue à lui seul un récit interrompu à l’instant le plus paisible de sa narration. Le silence du papier opalin enveloppe de curieux personnages, laissant s’exprimer l’intensité fougueuse et tout à la fois inerte de leurs corps alanguis. Le trait est primitif, la ligne est origine, les contours n’ont plus d’âge. Sous le chapiteau de ce cirque nomade, des saltimbanques d’un autre temps jouent la comédie de l’hybridité genrée et dégénérée."

TELERAMA – novembre 2014

par Bénédicte Philippe - journaliste indépendante, critique d'art pour Télérama Sortir

Assister à l'émergence d'un artiste intense est quelque chose de rare, c'est un moment particulièrement émouvant. C'est ce qui s'est passé récemment avec Marie Boralevi : cette jeune artiste tout juste lancée a remporté le prix du jury du concours organisé chaque année par la galerie la Ralentie, à l'unanimité ! Le prix gagné – cette exposition – permet de faire rayonner son œuvre en grand format et de partager plus largement les émotions. Dessinateur virtuose, graveur, la jeune femme fait danser son bestiaire imaginaire sur les pierres du lieu à la manière des primitifs : à la pointe du crayon, elle brosse avec grâce la drôlerie et la cruauté de la comédie humaine. A travers des créatures mi-hommes, mi-bêtes, on reconnaît celui ou celle qui s'est métamorphosé en loup enjôleur ou en taureau furieux !

Animal Kingdom – novembre 2014

par Isabelle Floc'h - Fondatrice et directrice de la Galerie La Ralentie

"L’univers de Marie Boralevi est d’abord et avant tout celui du rêve essentiel. Naître, renaître, couper, recoller, refondre, son travail est tout entier dans l’idéal d’une renaissance qui bien sûr vient s’échouer tendrement dans le sommeil pour s’enthousiasmer, encore et encore au matin des magiciens. Elle murmure en secret sa rage muette de la métamorphose, sa litanie d’une éternelle genèse, d’ images surgies du nulle part, cueillies dans la primeur d’aubes inédites. Indicibles, sauvages, innomées, ses visions s’arrachent comme des membres, et Alice brise son miroir en chantant, célébrant la soudaine poussée de ses deux bois de cerf. Ne jamais dormir, sinon ne jamais s’éveiller, pleurer toujours le sabbat magnifique des nuits pâles où s’ébroue l’animal, poilu, cornu, minaudant sous les jupes du chaperon rose. Boralevi se joue des limites et des frontières. Elle passe la muraille du temps, elle nous conduit par la main dans le champ de notre préhistoire magnétique, de nos destinées hirsutes. Sauvage et sophistiqué, son univers décline une galerie de personnages tendres et terribles, d’humains mutants à peine déclarés, mi-hommes mi- bêtes en prise au sentimental. «Esquive du lion chauve» «Séquelle sauvage» la bête est humaine, trop humaine, et elle nous émeut nous fait sourire, sorte de comédie savante des cavernes toute empreinte d’une formidable poésie. Mais voilà, on se déchiquette, on s’enlève des bouts de corps, on se violente sans y toucher, «pardonnez mademoiselle je viens de vous arracher votre tête, que tout ceci reste entre nous»… Celle de Marie s’amuse, nous offrant son bestiaire inspiré des saynètes de nos vies bancales, qui emprunte à l’esthétique des premiers explorateurs fascinés par les mondes indigènes. Dessins et collages sont réalisés avec une attention divine aux détails, une virtuosité et une grâce d’exécution qui signe à coup sûr un talent visionnaire." 

MANIFESTO XXI – Graver le rêve – septembre 2016

Interview par Elora Weill-Engerer - critique d'art, commissaire d'exposition et directrice d'Art’nBox partenaire de DDESSIN

 Entre clownerie et sauvagerie, il y a le monde imaginaire de Marie Boralevi. Galerie des monstres ou grands enfants ? Rencontre avec une artiste à l’image de ses œuvres.

Manifesto XXI – Avant de nous parler de tes œuvres, pourrais-tu nous raconter un peu ton parcours, et la façon dont tu es arrivée à créer ? 

Par où commencer… J’ai toujours dessiné, depuis l’enfance. En arrivant à Paris, j’ai commencé par faire de l’histoire de l’art puis j’ai fait une année de prépa en art appliqué.

Là c’était l’épanouissement complet! On avait un professeur d'expression plastique qui était aussi artiste-graveur et qui nous a emmenés faire une initiation à la gravure dans son atelier. Cet univers m’a tout de suite captivée… J'ai passé le concours d'entrée à l’école Estienne pour pouvoir obtenir un Diplôme des Métiers d'Art en gravure, et j'ai été prise. 

Apprendre la technique a tout déclenché : j’avais trouvé ma manière de m’exprimer, mon domaine et ça m’a donné envie de ne faire que ça. C’est cette ambiance d’atelier que j’ai vraiment appréciée à Estienne. Tu te retrouves en tablier avec les mains crades toute la journée. C’était très manuel et passionnant.

J’ai commencé à louer un atelier de gravure en dehors des cours pour continuer à graver le soir et les week-end. Puis un jour le magazine Elle a lancé un concours pour les États généraux de la femme et le sujet était « Quelle est la représentation de la femme d’aujourd’hui ? ». C’était en 2010, j’étais encore à l’école. J’ai été retenue pour exposer à Sciences Po. Et mes gravures ont tapé dans l’œil d’une collectionneuse, Evelyne Deret, qui me suit toujours aujourd’hui.

Elle a eu un rôle de mécène et m’a ouvert tout un réseau de gens qui m’ont permis d’exposer mon travail. J’ai eu ma première expo au Salon Jeunes Créateurs, à l’espace Les Passerelles en 2013. 

Manifesto XXI – Tu as une relation assez particulière à la gravure… Pourquoi cette technique ? Que t’apporte-t-elle dans ton œuvre, ton monde, ton imaginaire ? 

C’est une technique très particulière parce que difficile à maîtriser. Ça prend énormément de temps de faire une gravure. Ce n’est plus la même temporalité que dans le dessin.

Il n’y a plus d’immédiateté. Le cuivre ce n’est pas la simple feuille de papier : il faut faire attention, la gravure ça reste, si on fait une erreur il n’y aucun moyen de la gommer.

C’est donc une approche différente, un peu solennelle : c’est ce qui m’a plu. Ça m’a beaucoup manqué de ne pas retrouver ça dans d’autres pratiques, comme le dessin. Je me suis très vite ennuyée quand je n’ai plus eu mon atelier de gravure et qu’il a fallu que je trouve des moyens plus simples pour m’exprimer ! 

Maintenant, ce que je fais, ce sont surtout des collages et des montages sur ordinateur, je les imprime manuellement par transfert. Je fais transpirer à l’acétone l’encre de la photocopie sur du papier Japon. Les formes se décalquent et deviennent flou, presque fantomatique. Je redessine ensuite à la mine de plomb sur les traces laissées par le transfert. C'est une façon de rester fidèle à la gravure et à la notion d'empreinte.

Manifesto XXI – Aurais-tu une anecdote d’enfance qui expliquerait comment tu as commencé à créer ? 

Ma mère m’a raconté une anecdote : vers l’âge de 5-6 ans, après une dispute de famille, je suis partie en larmes dans ma chambre et je ne voulais plus parler à personne. Pour expliquer à ma mère qui frappait à la porte que je pleurais, au lieu de lui ouvrir et de lui parler, j'ai glissé sous la porte, un dessin de moi en train de pleurer. À partir de ce moment elle a compris que le dessin était important pour moi. C’était non seulement un mode d'expression mais aussi un moyen de réguler mes émotions. Elle a continué à m’encourager, mon père et mes frères aussi. Comme n’importe quel enfant encouragé dans ce qu’il sait bien faire ça m’a permis de continuer sur ma lancée.

Manifesto XXI – On remarque souvent une certaine unité dans tes dessins et gravures. Notamment par rapport à la couleur : tu restes dans quelque chose de plutôt monochrome, ce qui donne une unité à toute ton œuvre. Comment as-tu trouvé ce style particulier, cette marque de fabrique ? 

Le style, ce n’est pas quelque chose que j’ai réfléchi ou que j’ai trouvé… 

J’ai toujours articulé les corps selon mon imaginaire… C’est comme ça que ça me paraît juste. Pour ce qui est de la couleur, elle me fait très peur. Je ne le sens pas du tout. Je trouve ça trop difficile, je n’ai pas d’instinct pour la couleur. Et puis j’aime la sobriété que le monochrome donne : c’est brut, épuré, pas de chichis. 

Manifesto XXI – De manière générale, dans le monde de l’art contemporain, on observe que les artistes cherchent le plus possible la diversification. On a l’impression que c’est ce qui fait le critère de l’artiste contemporain : un artiste à la fois vidéaste, peintre, performeur, sur tous les plans… Mais, finalement, de cette diversification résulte le fait qu’on identifie mal la « touche », le style propre de ces artistes… Alors que toi, on voit que c’est du « Marie Boralevi », et personne d’autre. As-tu pensé à essayer d’autres techniques ? 

Ça me fascine, je suis vraiment admirative de ces artistes. Je complexe beaucoup de ne pas avoir envie de faire autre chose. J’ai peur que les gens s’ennuient. La première chose que l’on me demande quand je rencontre les galeristes c’est « Qu’est-ce ce que vous faites d’autre ? Ah… Que des dessins, que de la gravure… ». Ce qui est réducteur. Sauf que moi, je suis ravie d’être engagée dans une pratique grâce à laquelle je peux m'épanouir pleinement.

Manifesto XXI – Tes personnages sont fascinants. Ils ont à la fois quelque chose d’humain – on aperçoit des seins, des pieds, des mains, des visages qui s’esquissent – et quelque chose d’animal, de monstrueux. Comment définirais-tu tes personnages ? As-tu un rapport particulier avec eux ? 

On croit souvent que ce sont des créatures mi-hommes mi-bêtes mais en fait ce sont des déguisements, des revêtements. C’est plus l’idée du camouflage, du masque, qui domine dans mon travail que celle de l'hybridité ou de la métamorphose. C’est peut-être l’influence de ma grand-mère qui était costumière pour le théâtre et pour le cinéma. Enfant, quand j'allais chez elle, mon jeu favori était de me déguiser, non pour aller jouer, mais pour m’allonger sur le lit et rêver à ce que je ferais, habillée de la sorte. J’adorais regarder les albums photos aussi.

J’ai l’impression que, dans mes dessins, c’est une sorte de grande fratrie que j’ai recréée, comme une galerie de petits frères. 

Manifesto XXI – Quand on voit tes œuvres, on sent directement la présence d’un univers, d’un monde qui n’appartient qu’à toi. Quel est ton rapport à l’imaginaire ? 

Pendant une période j’ai beaucoup écrit mes rêves. Je vois mon travail comme une sorte de rêve éveillé. C’est comme la sensation que l’on a quand on se réveille le matin avec l’envie de raconter son rêve : les impressions sont encore puissantes mais la parole ne suffit pas alors à restituer ce qu’on ressent. Quand je dessine, j’ai souvent ce vertige de ne pas pouvoir mettre de mot sur ce que je fais. Ça apaise certaines peurs, certaines émotions que je ne peux verbaliser.

Manifesto XXI – Il y a un côté originel, mystique, peut-être même religieux dans tes personnages. On croirait retrouver les ancêtres d’une autre civilisation. En même temps ton traitement fait penser aux relevés du XVe et XVIe des colons/dessinateurs des populations indigènes. 

Bien sûr, ça m’inspire beaucoup. Pour le coup, c’est l’influence de mon père qui a fait des études d’archéologie, passionné d’Égypte ancienne. J’ai une famille aussi très religieuse (j’ai un frère moine). Les origines importent. Quand j’étais petite, mon père était le directeur de la maîtrise du Sacré-Cœur. Du coup j’étais moi-même enfant de chœur et je passais beaucoup de temps dans la sacristie. Il y a un rapport à la cérémonie, au rituel, au religieux qui vient de ma famille.

Manifesto XXI – Il y a un côté cannibale, sauvage dans tes œuvres…

Pour ça aussi il y a eu un tournant. En 2015 les éditions du Chemin de fer m’ont contactée pour illustrer le premier roman de Benjamin Haegel. C’était l’histoire d’un ermite qui retournait à l’état de nature et qui à la fin devient complètement fou. Comme ce texte était très sauvage, violent, cru, j’ai pris un virage que j’ai gardé. Les cornes et les poils ont poussé avec ce projet.

Manifesto XXI – Il y a quelque chose de très manuel dans tes œuvres, de très doux, que ce soit dans les sensations tactiles transmises par tes personnages (plumes, bois, cornes, poils) ou que ce soit dans ton traitement manuel de la gravure sur le papier très spécifique que tu utilises. 

Le papier compte beaucoup. Il dessine avec moi. Sur un autre papier, le dessin serait moins duveteux, moins doux. C’est un papier très fin, avec énormément de fibres. Si je dessine trop violemment à la mine de plomb, des parties s’arrachent. Il m'est arrivé de percer la feuille. Quand je fais mes transferts à l’acétone, ça l’abîme, ça l’endommage et ça me permet de créer différentes matières.

Manifesto XXI – Tu as déjà essayé de faire un autoportrait ? Un paysage ?

Je me suis rendu compte récemment que tout ce que je faisais n’était qu’une série d’autoportraits. C’est un portrait de moi continu… Et d’ailleurs on dit souvent que mes dessins me ressemblent. Les paysages, je ne les dessine pas mais ils m’inspirent. Surtout les déserts de Californie, parce que je peux les peupler, je peux y créer un monde. Mes dessins ne s'arrêtent jamais ce que je vois. Je dessine ce que je vois dans le but de le transformer, de le métamorphoser, d'en faire quelque chose d'autre, d'aller au delà.

Manifesto XXI – Où te vois-tu dans dix ans ? 

Dans l’idéal j’ai une maison dans le désert et je fais des dessins de plus en plus grands. 

© 2020 marie boralevi

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